ÉQUILIBRE ET VOLONTÉ :UNE POLITIQUE DE PAIX
« Délibérer est le fait de plusieurs. Agir est le fait d’un seul »
Charles De Gaulle.
par Christine Alfarge,
« Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe, l’Europe, l’Europe mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien. Je répète, il faut prendre les choses comme elles sont. » Charles De Gaulle s’exprime ainsi le 14 décembre 1965 lors d’un entretien entre les deux tours de la présidentielle. On a souvent commenté à juste titre cette phrase du général De Gaulle : « On ne fait pas de politique autrement que sur des réalités » définissant précisément le socle de sa politique diplomatique, économique et sociale. Qui peut lui contester d’avoir eu le courage d’affronter la question européenne en réunissant à la fois le progrès social mais aussi l’identité politique par rapport aux autres pays du monde ?
En 2026, de quoi s’agit-il ?
L’instabilité ne s’arrête pas aux portes de l’Europe et de l’Orient, le centre de gravité est devenu asiatique de nouvelles confrontations territoriales en Asie-Pacifique amorcent également une nouvelle donne entre les grandes puissances qui doivent faire face à d’autres défis sur la sécurité régionale.
En mer de Chine orientale, le Japon et la Chine se livrent une lutte d’influence pour la prééminence politico-militaire, culturelle, économique et commerciale en raison d’importantes réserves en hydrocarbures constituant un formidable potentiel de croissance que ce soit dans le secteur industriel ou commercial. La tentation chinoise est omniprésente autour des îles Senkaku sous le regard observateur et méfiant du Japon qui se dit prêt à employer la force.
En effet, Pékin revendique une des îles de l’archipel des Senkaku en japonais, appelé Diaoyu en chinois. La dispute territoriale entre la Chine et le Japon qui remonte à quatre décennies, est une guerre larvée d’un conflit territorial sur fonds d’intérêts économiques.
Une épée de Damoclès pour l’équilibre mondial et la paix.
Il existe un risque de conflit majeur dans les îles Senkaku. La Chine veut contrôler l’archipel plein d’hydrocarbures identifiés dans ses fonds marins en 1969 par une mission d’évaluation scientifique des Nations unies. Les ambitions de Pékin en mer de Chine sont sans aucun doute le signal d’un expansionnisme sur d’autres territoires situés en mer de Chine. Régulièrement, les incursions de vaisseaux chinois autour de l’archipel provoquent des regains de tensions suite à l’acquisition en septembre 2012 par Tokyo de deux îles sur cinq d’une partie de l’archipel appartenant à un propriétaire privé japonais.
Le spectre d’une guerre froide sino-japonaise.
Chine et Japon veulent affirmer leur souveraineté. Des spécialistes français en recherche stratégiques observent que : « Le conflit sur les îles Senkaku/Diaoyu ravive les nationalismes de la région. Jusqu’où les deux géants asiatiques pousseront-ils leurs tensions historiques ? ».Aujourd’hui, le risque pour Pékin de s’engager dans un conflit majeur n’est pas d’actualité, sa priorité est de poursuivre son développement et la modernisation de son économie. Mais la force du nationalisme chinois, la soif de reconnaissance de Pékin en tant que puissance majeure et puissance dominante en Asie, les besoins énergétiques croissants du pays, enfin ses instabilités sociales et démographiques pourraient aisément conduire les dirigeants chinois à des prises de risques. La Chine veut à la fois contenir ses conflits sociaux intérieurs et tester la défense américano-japonaise visant à protéger les îles Senkaku. Quelles seront les évolutions de ce conflit au regard de la nouvelle politique étrangère chinoise ?
Le système occidental dominait le monde, il n’a plus le monopole du bien et des certitudes. Son modèle de croissance condamné par la mondialisation financière et un facteur démographique qui a pris une revanche de masse, nous vivons le renversement du monde. Cette crise qui frappe le monde est une crise bancaire et financière, elle révèle que l’économie ne peut constituer le fondement, hors marché, des sociétés. Nous devons repenser avec la plus grande acuité, notre propre place dans le monde.
Quelle était la France et sa situation maintenant ?
Au regard des États-Unis sur l’avenir des différents États européens, la France ne recevait que des louanges sur son modèle économique et social. Aujourd’hui on ne parle que de situation d’endettement, de cessation de paiement, de régression dans tous les domaines, de guerre aux portes de l’Europe. Nous sommes passés d’une situation enviable à une situation détestable qui va de plus en plus mal.
Et la politique étrangère ?
Il faut réaffirmer la voix de la France, fidèle à elle-même, une grande nation, la fierté d’être français doit renaître dans notre pays. Le sentiment d’appartenance est primordial pour préserver la nation si on veut préserver la souveraineté. Seule une France retrouvant confiance en elle-même pourra jouer un rôle déterminant à la construction d’une Europe fondée sur des projets et sur les nations, œuvrant à une politique de paix et d’équilibre.
En septembre 1961,contre toute supranationalité, le général De Gaulle présentait son projet sur la construction européenne : « Assurer la coopération régulière des Etats de l’Europe occidentale, c’est ce que la France considère comme souhaitable, possible et pratique, dans les domaines politique, économique, culturel et dans celui de la défense…Cela comporte un concert organisé, régulier de gouvernements responsables et le travail d’organismes spécialisés dans chacun des domaines communs et subordonnés aux gouvernements… ».
La France a des intérêts propres et des intérêts communs pour vivre en paix. Cependant, elle doit se préparer à des temps difficiles en retrouvant des marges de manœuvres pour agir sur son destin. Un débat sérieux doit s’engager sur l’état de notre pays en particulier sa dette publique et sa compétitivité par des choix à notre portée, en redonnant du sens à l’action publique dans l’intérêt général du pays. Il faut avoir une vision pour son pays, quelle sera la France de demain ? Première chose à enseigner aux dirigeants s’ils entendent diriger ce pays, avoir le sens de l’histoire. Le projet de capacités est de ne pas s’aliéner aux puissances. La France ne sait pas où elle va, au-delà des postures politiques, compte-t-elle avoir une voix en Europe ?
L’Europe des nations, une évidence.
Il faut créer l’Europe des réalités, celle pour laquelle le général De Gaulle n’a cessé de se battre toute sa vie pour la mener à terme, les traités de paix n’étant jamais une garantie au regard des velléités et des ambitions hégémoniques des États. Ce n’est pas le repli sur soi mais la liberté de décisions dans le concert des nations.
L’art des réalités.
« On peut aimer que le sens du mot « art » soit tenter de donner conscience à des hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux. » écrivait André Malraux.
À l’inverse, le général de Gaulle avait une hauteur de vue et une grande ambition pour son pays, conscient du rôle qui serait le sien. Dès son plus jeune âge, il se sent prédestiné à prendre en main la conduite du pays, son destin lui ouvrit la voie. Mais si la politique est un art, elle subit l’exigence des faits et doit tenir compte des réalités.
« La politique quand elle est un art et un service, non point une exploitation, c’est une action pour un idéal à travers des réalités. » dira le général De Gaulle, alors qu’est-ce que la realpolitik ? Il faut distinguer l’objectif à atteindre par n’importe quels moyens, c’est la realpolitik notamment sur le plan économique alors que l’art des réalités, « c’est d’atteindre le but en tenant compte des circonstances, en les faisant évoluer sans les contraindre. Car ces contraintes provoquent le plus souvent des réactions hostiles. » explique Pierre Lefranc lors d’un entretien.
De Gaulle, la conscience et l’intuition.
Le général De Gaulle, c’est la proximité dans la distanciation, il incarnait à la fois une marque de grandeur qui caractérise les plus célèbres personnages de l’histoire tout en ayant une proximité naturelle auprès des Français basée sur la confiance et l’efficacité. « Ce qui nous réunit, c’est cela même, qui remplît l’âme de notre peuple, soucis pour la France menacée, volonté de surmonter les périls, espérance à la pensée que la nation va sortir du marasme affreux où les partis la tiennent enlisée et suivre enfin la route du salut. » dira le général de Gaulle lors d’un voyage en Bretagne.
De Gaulle et les Français, c’est fusionnel, aucune autre personnalité n’a perçu à ce point leur ressenti dans de nombreux déplacements officiels qu’il effectuera à travers le pays, notamment dès la libération de Paris.
Toujours auprès des Français.
À la Libération, le pays est exsangue, il règne un chaos politique, économique et social, inouï. La situation semble inextricable, les transports sont hors d’état de fonctionner, tout est à reconstruire. Les Français que deviennent-ils ? Comment vivent-ils ? Le général De Gaulle est très soucieux de leur sort, il veut se rendre compte de la situation au quotidien, affirmant sa présence et l’autorité de l’Etat. De Gaulle veut s’assurer de l’état d’esprit des populations et leurs réactions.
De Gaulle l’espoir d’un peuple.
En 1944, le général De Gaulle rejette l’austérité, « pour éviter l’inflation, contrôler les déplacements des fonds du marché noir, déterminer les budgets après les lourdes ponctions des occupants, rétablir la confiance dans la monnaie et affirmer la crédibilité du franc, il eut le choix entre la solution drastique de Mendès France et la solution, plus souple de Pleven. C’est à travers ses voyages, ayant mesuré l’ampleur du désarroi de la nation, qu’il a choisi la solution la moins rude. » explique Pierre Lefranc qui avait accompagné de nombreuses fois le général de Gaulle à travers la France.
Charles de Gaulle ne renonce jamais.
Son départ du pouvoir en janvier 1946 n’a pas pour autant mis fin à ses voyages, de mai 1946 à octobre 1957, il se rendra dans de nombreux pays étrangers ou des territoires français : l’Algérie, le Maroc, l’Afrique, la Tunisie, Madagascar, le Pacifique, l’Ethiopie, les Antilles, l’Australie et le Sahara.
Les Outre-mer, une réalité historique.
« Conduire les peuples de la France « d’Outre-mer » à disposer d’eux-mêmes et, en même temps, aménager entre eux et nous une coopération directe, voilà quelles étaient mes simples et franches intentions. » écrira le général De Gaulle dans ses Mémoires d’espoir.
Au regard de l’histoire, Pierre Messmer écrira « S’agissant de la décolonisation, elle était inévitable car le XXème siècle a vu la mort des empires : après la Première Guerre mondiale, l’empire colonial allemand a été distribué entre les vainqueurs tandis que les empires austro-hongrois et ottomans, longtemps ennemis, ont disparu ensemble ; après la Seconde Guerre mondiale, sous la poussée des peuples jeunes, aux élites impatientes, les empires coloniaux de l’Italie, de la Grande-Bretagne, de la France, de la Hollande et de la Belgique ont cessé d’exister en moins de quinze ans, avec la complicité plus ou moins active des deux superpuissances, Etats-Unis et U.R.S.S. qui croyaient y trouver leur avantage. » Les visites du général De Gaulle plaçaient la France au premier rang des nations démocratiques ce qui favorisait les relations diplomatiques. Sur le plan international, ces nombreuses visites montraient surtout le réalisme du général, sa volonté de hisser notre pays au plus haut niveau dans le concert des nations.
En 1958, De Gaulle agit de nouveau.
À son retour au pouvoir en 1958, les rapports du général De Gaulle avec les citoyens dont il a compris les difficultés, vont-ils changer ? Extraordinairement, le général De Gaulle en homme d’action va continuer à rencontrer les Français à un rythme encore plus soutenu qu’auparavant. Malgré le contexte difficile de la crise algérienne ne facilitant pas les choses à cette période, il s’exprime ainsi : « Je tiens à rencontrer le fermier et le chef d’entreprise locale. Je me déplacerai en voiture. Je passerai par les préfectures et les sous-préfectures et je m’arrêterai dans les bourgs et les villages traversés. » Yvonne de Gaulle, toujours présente, visitait très discrètement des œuvres de bienfaisance.
« Si la France, dans ses profondeurs m’a, cette fois encore, appelé à lui servir de guide, ce n’est certes pas pour présider à son sommeil… Mon devoir est donc tracé et pour aussi longtemps que le peuple voudra me suivre. » écrit Charles de Gaulle dans ses Mémoires d’espoir.
«De nos jours, la France souffre terriblement de l’absence d’Hommes à la dimension de Charles De Gaulle. C’est vraiment triste et regrettable » Ma France de Jean Ferrat.
Aujourd’hui, les intérêts personnels et le chacun pour soi dominent, le sens de l’engagement s’est terni et doit nous faire réfléchir pour l’avenir de notre pays qui a besoin d’une colonne vertébrale unifiant la nation à travers un projet fort !
Redonner sa place à la réflexion stratégique et au renseignement.
C’est la mise en concurrence des États qui va dominer le monde. Nous ne devons pas nous bercer d’illusions mais au contraire être réactifs, cela implique une prise de conscience collective et toujours regarder vers l’avant. Actuellement, les positions françaises ne cessent de s’amenuiser concernant le chômage, la croissance, l’activité économique et tout cela faute d’anticipation. Dans une économie, on détruit et on crée. Chaque jour il y a des pertes ou des créations d’emplois. Il faut se fixer sur les nouveaux emplois, nous sommes dans une situation de compétition où les nouveaux processus de marchés ont dépassé la suprématie économique de la loi de l’offre et de la demande. En comparaison avec le secteur de la grande concurrence, les sociétés françaises semblent manquer d’expertise en stratégie et n’accordent pas suffisamment d’importance au domaine de l’information et du renseignement.
À travers une politique stratégique définissant des axes précis, il faut apprendre les jeunes générations à affronter les difficultés de la vie, les sensibiliser au respect des différences culturelles au sein de l’enseignement puis des entreprises où le partage de l’information est une chose essentielle pour accroître l’efficacité collective. Comment se comporter dans cette guerre économique mondiale où toutes les énergies devront être mobilisées vers une démarche offensive en permanence ? Notre pays doit veiller à la transmission de cette expérience internationale vis-à-vis des jeunes générations.
La place que la France occupera dans le monde dépend avant tout de notre capacité à nous adapter en fonction de nouvelles technologies, d’avoir un esprit d’anticipation grâce à notre stratégie d’information.
Les Français doivent se donner les moyens de leur ambition, montrer fermement leur volonté afin de garder leur indépendance économique, sociale et politique.
Notre héritage historique doit nous permettre d’évoluer avec notre temps et continuer de nous enrichir afin d’être à la hauteur de tous ceux qui se sont battus au péril de leur vie pour notre liberté.
« Sur la pente que gravit la nation, ma mission est toujours de la guider vers le haut » écrira le général de Gaulle dans ses Mémoires d’espoir. C’est le cheminement d’une pensée haute et exigeante qui continue de peser sur le destin de la France, l’avenir des jeunes générations.
*Christine ALFARGE Secrétaire générale de l'Académie du Gaullisme.
© 01.01.2026