Merci à la France. Yves De Gaulle - Académie du gaullisme

Académie du Gaullisme
Président Jacques Myard
Secrétaire générale Christine ALFARGE
Président-fondateur Jacques DAUER
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Merci à la France...




Par Yves De Gaulle
Le soutien de la France à la longue conquête américaine de l’indépendance (1775-1782) fut au départ guidé par des motifs divers : volonté de revanche après les traités d’Utrecht (1) et de Paris (2), animosité héréditaire de la nation contre l’Angleterre, esprit philosophique venu des « Lumières » en faveur à la cour, défense des routes commerciales du royaume, soutien des colons venus s’installer avec difficulté depuis plus de deux siècles. L’ensemble de ces facteurs conduisirent d’abord les agents français à entretenir le mécontentement des Anglo-Américains vis-à-vis de la puissance coloniale anglaise, puis, au moment de la lutte elle-même, à les soutenir directement par sa diplomatie, son argent, ses escadres et ses soldats.
C’est la victoire de Saratoga, remportée par les Américains sur les Anglais le 7 octobre 1777, qui décida Louis XVI à signer en février 1778 un traité de commerce et d’alliance défensive et offensive pour le cas où l’Angleterre déclarerait la guerre à la France, ce qu’elle fit aussitôt. Cette date marque le début de l’aide officielle du royaume aux futurs États-Unis dans une guerre qui avait réellement commencé pour eux en 1774 (3). Si une ­partie de la noblesse avait accueilli avec sympathie la révolte des colonies anglaises, ce n’était pas le cas, au début, de Louis XVI, pour qui les idées d’indépendance politique et de liberté religieuse n’avaient pas vraiment leur place auprès d’un trône basé sur le droit divin et le principe d’absolutisme. Cependant, les corsaires américains avaient accès libre aux ports français du Saint-Laurent et pouvaient acheter ce qui leur était nécessaire ; de nombreux volontaires français partirent se battre pour l’indépendance américaine ; les agents américains présents à Paris faisaient passer discrètement armes et munitions vers leur pays ; l’arrivée de Benjamin Franklin en France eut un impact important à la cour pour convaincre l’opinion de la justesse de leur cause pendant que, sur place, les violences causées par les Anglais sur la population, y compris les colons français, emportaient la conviction qu’il était nécessaire d’intervenir délibérément. Il fallait aussi compter sur les initiatives individuelles comme celle, bien connue, du jeune marquis de La Fayette. Âgé d’à peine 20 ans, capitaine des dragons ayant suivi les cours de l’académie militaire de Versailles, il n’hésita pas à quitter sa carrière et sa jeune épouse pour s’embarquer vers le Nouveau Monde sur un navire rempli d’une cargaison de fusils. On connaît la suite : il est nommé major général de l’armée américaine par le Congrès le 31 juillet 1777 et participe à de nombreuses opérations jusqu’en janvier 1779, date de son premier retour au pays.
Dès la signature du traité d’alliance, et disposant d’une marine de combat largement reconstituée après le traité de Paris de 1763, notamment grâce aux efforts du comte de Choiseul, le roi envoya une première escadre commandée par Charles Henri d’Estaing forte de douze vaisseaux de ligne et quatorze frégates avec un renfort de 10 000 soldats équipés destinés à combattre l’Anglais. En 1780, ce fut un second corps expéditionnaire suscité par La Fayette, rentré en France entretemps pour réclamer une aide supplémentaire, dirigé par le comte de Rochambeau et constitué d’une flotte de combat importante (sept vaisseaux lourds, six frégates et corvettes, 36 bâtiments de transport), de 6 000 soldats français et d’une somme de six millions de livres, qui partit rejoindre l’armée continentale commandée par George Washington. Sans détailler les péripéties des opérations militaires, remplies de victoires et défaites partielles, les armées alliées finirent par l’emporter lors de l’opération conjointe sur Yorktown par l’armée terrestre (Washington et Rochambeau) et dans la baie de Chesapeake (amiral de Grasse), où les forces combinées contraignirent le général Cornwallis à la capitulation, le 19 octobre 1781, avec le quart des forces britanniques engagées dans le conflit. Leur garnison fut faite prisonnière de guerre. Les vaisseaux anglais furent attribués à la flotte française tandis que plus de 150 canons ou mortiers, la caisse militaire et des armes de toute sorte furent remis aux Américains.
Il y eut encore quelques combats, mais qui se déroulèrent hors le territoire ­américain, notamment la bataille de Saint-Christophe, autour de l’île du même nom, dans les Caraïbes, entre vaisseaux français et anglais, en janvier 1782, territoire finalement reconquis par l’amiral de Grasse.
 
Un milliard de livres dépensées par la France
Le bilan humain reste aujourd’hui peu précis. Selon Pascal Cyr et Sophie Muffat (4), les pertes françaises sur le continent américain auraient été de 2 119 morts, chiffre ne prenant pas en compte celles liées aux combats navals. Les Britanniques auraient eu 6 000 tués en opération et les mercenaires allemands, que les Anglais avaient recrutés, environ 1 800. Les Américains, selon les mêmes sources (5), auraient déploré 6 800 morts. Ces chiffres n’intègrent évidemment pas les victimes causées par les maladies, les captivités, ni les blessés peu ou pas soignés. De même, les pertes civiles auraient été de plus de 130 000 personnes en raison essentiellement des épidémies de variole et de typhus. On reste cependant très loin des chiffres enregistrés lors de la guerre de Sept Ans (1756-1763), probablement plus d’un million de disparus civils et militaires, il est vrai dans un conflit d’envergure mondiale.
Sur le plan financier, le royaume de France a payé cher son soutien à la cause de l’indépendance américaine. Outre le bilan humain et les efforts de guerre considérables engagés auparavant pour reconstituer sa flotte de combat comme pour équiper ses propres marins et soldats, les dépenses directes liées aux expéditions militaires au moment du conflit sont importantes, même s’il est bien difficile de les évaluer avec précision faute de références suffisantes.
D’après Eugene White (6), les revenus budgétaires du royaume se montaient à 437 millions de livres en 1781, les dépenses à 526 millions, soit un déficit de 89 millions tandis que les emprunts nouveaux s’élevaient au même montant pour combler l’écart. Le principe budgétaire de l’époque était simple : il y a des dépenses, il faut les couvrir. Les mêmes données pour 1780 faisaient apparaître respectivement 501 millions de recettes, 625 millions de dépenses, et donc une différence de 124 millions, couverte par des emprunts supplémentaires. Le repère intéressant est celui des données enregistrées pour 1774, juste avant l’engagement français, montrant un budget équilibré et plus réduit (325 millions de livres en recettes et dépenses, sans endettement supplémentaire). Sans qu’il soit possible d’imputer strictement les augmentations de dépenses annuelles au seul financement du conflit, il faut cependant noter que celles-ci, entre 1774 et 1780, auront presque doublé (300 millions supplémentaires).
D’après Alain Guéry (7), à la veille de la période révolutionnaire et donc juste après la guerre d’indépendance, le service global de la dette (intérêts + capital) absorbait près de la moitié du budget de l’État tandis que les dépenses militaires et diplomatiques en représentaient plus du quart, dont plus de 20 % pour la guerre. Avec une moyenne budgétaire estimée à environ 500 millions de livres dépensées annuellement sur la période 1774-1781, l’application simple du pourcentage de 25 % (8) consacré à la guerre dans tous ses aspects (financement direct, aides diverses, actions diplomatiques négociées, etc.) donne un total de l’ordre d’un milliard de livres engagées sur la période dans le conflit américain. Ce calcul grossier en mésestime probablement le coût global car au plus fort de l’intervention (1779-1781), la part budgétaire consacrée aux dépenses militaires et diplomatiques était vraisemblablement supérieure au quart du total retenu plus haut, en même temps que coexistaient d’autres théâtres d’opérations où était impliquée la marine française (dans l’océan Indien, par exemple). Ce chiffre d’environ 125 millions annuels est significatif s’il est comparé à l’estimation des dépenses de la maison du roi (environ 40 millions par an sur la période), à celle des « autres dépenses » (60 millions de livres), et à la charge des intérêts de la dette (45 millions). Quant au stock de dettes de l’État, des sources concordantes l’estiment à plus de 90 % du PIB (9), montant qui aurait progressé sur dix ans, comme la somme des déficits de recettes budgétaires courantes.
 
Sans aucune contrepartie économique
Les relations économiques bilatérales avec les nouveaux États-Unis n’ont pas tourné au bénéfice de la France après l’accession à l’indépendance des provinces américaines. Le 3 septembre 1783 sont signés à Paris et à Versailles plusieurs traités de paix entre les belligérants. Les Anglo-Saxons tirèrent sans vergogne les premiers en initiant d’abord entre eux un premier texte bilatéral dès novembre 1782, dans le dos des Français, qui reconnaît l’indépendance des treize colonies et leur accorde les territoires situés au sud des Grands Lacs et à l’est du Mississippi. Vergennes s’est plaint à George Washington, sans succès aucun, du procédé bien peu amical usé par les Américains avec cette tractation secrète, alors que la France, vainqueur du conflit, aurait préféré mener une négociation globale avec tous les participants. Le 3 septembre 1783, deux autres conventions, anglo-espagnole et anglo-française, sont conclues, qui aboutissent à quelques restitutions matérielles et territoriales au profit des vainqueurs, tandis que par un traité signé le 20 mai 1784, l’Angleterre acceptait de rendre à la Hollande les possessions néerlandaises capturées dans les Indes orientales.
Sur le plan commercial, la France avait espéré de sa contribution prendre la place tenue par l’Angleterre dans l’économie des États-Unis. En réalité, la période s’étendant de 1783 à 1789 fut une période de grand déséquilibre du commerce entre les deux pays (10) par rapport à ce qu’il avait été après le traité de 1778. Les exportations américaines vers la France (métropole + Antilles) furent même en moyenne dix fois plus importantes que les ventes françaises en Amérique. En outre, la France devait payer ses importations en numéraire, qui servait ensuite à régler les achats américains à l’Angleterre, laquelle leur fournissait l’essentiel des produits manufacturés importés. Le comte de Moustier, nouveau ministre de France aux États-Unis, se rendit compte que les Américains trouvaient naturel de vendre à la France beaucoup plus qu’ils ne lui achetaient, cela sans savoir aucun gré ni de l’aide française pendant leur guerre d’indépendance ni des facilités qui leur étaient également accordées par l’ouverture de nouveaux ports aux Antilles françaises. De plus, le commerce américain concurrençait également celui de la France en se développant dans d’autres zones (Malte, le Levant…), situation qui perdura en s’aggravant encore pendant les années révolutionnaires. De leur côté, les exportations anglaises vers les États-Unis, presque nulles en 1778, remontèrent vigoureusement au moment de la paix pour retrouver dès 1783 le niveau qu’elles avaient avant 1770. La relation bilatérale entre les deux pays se renforça encore par la signature, plus tardive, le 19 novembre 1794, d’un traité facilitant l’échange réciproque des marchandises (clause de la nation la plus favorisée accordée aux États-Unis), cela en même temps que les Américains dénonçaient unilatéralement, et de manière fallacieuse (11), le traité d’alliance entre Français et Américains signé en 1778.
Quant à la dette américaine vis-à-vis de la France, elle ne fut pas réglée comme prévu initialement (12). Le stock de dettes officielles envers le royaume, constitué entre 1779 et 1781, aurait dû être payé à tempérament et totalement soldé le 1er janvier 1788. Le roi accepta par convention, en juillet 1782, d’étaler largement les remboursements en même temps qu’il garantit par sa signature l’emprunt que les États-Unis tentaient de lever auprès de la Hollande, non sans, au passage, accepter d’en couvrir les frais de commission et de banque. Chez les Américains, l’habitude était prise de vivre aux dépens d’un royaume de France si désintéressé que certains affirmaient même que « la France était trop généreuse pour insister sur les remboursements qui lui étaient dus, mais que les Hollandais, élevés dans l’étude des affaires d’argent, n’ont pas la même indulgence ; d’où cette conséquence qu’il ne fallait pas exposer les navires américains à être saisis par les capitalistes d’Amsterdam, mais que pour la France rien ne pressait » (13)…
Sur les plans économique et commercial, la relation privilégiée qu’avaient les États-Unis avec la France, relation qui leur a permis tout simplement d’exister, fut ainsi très vite occultée au profit de leurs anciens maîtres. Avaient-ils tout oublié de l’attitude britannique envers eux, les taxes systématiques et excessives, les pillages, les massacres de colons, même leur attitude au moment de la reddition après la bataille de Chesapeake, qui vit leur commandant, le général Cornwallis, humilié et peu courageux, ne même pas daigner se présenter lui-même à ses vainqueurs…
Les Anglo-Saxons nous montrèrent déjà qu’ils préfèrent rester entre eux pour leur profit réciproque, valeur cardinale de leur civilisation. « La France seule fait la guerre pour une idée », aurait déclaré Louis XVI à la fin de son règne (14). Ce roi, trop souvent amoindri dans nos jugements historiques, n’a pas ménagé les ressources du royaume pour défendre, seul, la juste cause des États-Unis d’Amérique, en faisant preuve d’une clairvoyance et d’une énergie qui n’ont été militairement payées de retour que tardivement, en 1917 et 1942, et seulement lorsque ces États-Unis ont vu leurs intérêts économiques directement menacés.
 
1. Signés en 1713 pour mettre fin à la guerre de Succession d’Espagne.
La France a dû notamment céder à la Grande-Bretagne l’Acadie française (aujourd’hui péninsule de la Nouvelle-Écosse, Nouveau-Brunswick et ses îles adjacentes), son protectorat sur le territoire iroquois (aujourd’hui État de l’Ohio, est de l’Indiana, ouest de la Pennsylvanie et nord-ouest de la Virginie-Occidentale).
2. 10 février 1763. La France, chassée de la Nouvelle-France (Canada), récupère les petites îles de Saint-Pierre-et-Miquelon et conserve un droit de pêche près de Terre-Neuve et dans le golfe du Saint-Laurent. Elle recouvra la Guadeloupe, Marie-Galante, la Désirade, la Martinique, mais céda la partie occidentale de la Louisiane aux Espagnols.
3. Plus précisément le 5 septembre 1774, où un congrès rassemblant treize provinces américaines publia la déclaration des droits et décida d’intervenir militairement pour libérer Boston assiégée par les Anglais.
4. Pascal Cyr et Sophie Muffat, La Guerre d’indépendance américaine, Passés composés, 2022.
5. Idem.
6. Eugene White, « Y avait-il une solution au dilemme financier de l’Ancien Régime ? », Études et documents, 1992, p. 61-88.
7. Alain Guéry, « Les finances de la monarchie française sous l’Ancien Régime », Annales, mars-avril 1978, p. 216-239.
8. Environ 15 % aujourd’hui.
9. Jean Marczewski, Introduction à l’histoire quantitative, Droz, 1965.
10. Jacques Godechot, « Les relations économiques entre la France et les États-Unis de 1778 à 1789 », French Historical Studies, vol. 1, no 1, 1958, p. 26-39.
11. Le Congrès des États-Unis considéra que le traité de 1778 avait été signé avec le roi de France et que sa « disparition » annulait par elle-même la validité du traité…
12. Marcel Marion, « La France créancière des États-Unis (1781-1795) », Revue des Deux Mondes, 15 avril 1928, p. 830 et suiv.
13. Idem.
14. Thomas Balch, Les Français en Amérique pendant la guerre de l’Indépendance, 1872, Gallica.
Yves de Gaulle
 
*Yves de Gaulle est haut fonctionnaire. Il est l’auteur d’Un autre regard sur mon grand-père Charles de Gaulle (Plon, 2016) et de « Ma République ». Apocryphe de Charles de Gaulle (L’Observatoire, 2019). Dernier ouvrage publié : Chevalier solitaire (Plon, 2022).

© 01.06.2026

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