Histoire militaire
Diên Biên Phu, 13 mars 1954 : la conséquence des non-choix
des buts de guerre par la IVe République
Par Claude Franc,
« Messieurs, c’est pour ce soir 17 heures », c’est par cette phrase lapidaire que le colonel de Castries annonçait à ses subordonnés l’assaut vietminh sur Diên Biên Phu. On connaît la suite.
Comment en est-on arrivé là, alors que le général Navarre (1898-1983), lorsqu’il a pris son commandement avait établi une planification selon laquelle, il voulait demeurer sur l’expectative durant la campagne 1953-1954, former les unités nationales vietnamiennes, puis ces dernières ayant relevé le corps expéditionnaire dans ses missions statiques, se constituer un fort corps de bataille et prendre l’offensive et l’ascendant durant la campagne suivante ?
Simplement, la question de la défense du Laos s’est posée avec acuité, mais le Gouvernement n’y a jamais répondu clairement. De façon plus générale, jamais aucun commandant en chef n’a reçu de directives de la part du Gouvernement sous forme de buts de guerre, pour la bonne et simple raison, qu’il n’y en avait point ! Il y a donc lieu de reprendre cette question des buts de guerre de la France dans la défense des États associés, depuis l’installation au pouvoir de Bao Daï au Vietnam (juillet 1949).
La France en Indochine pour quoi faire ?
Depuis le traité de Pau signé en 1950 entre Vincent Auriol et l’ex-Empereur Bao Daï qui ratifiait les accords de la Baie d’Along de 1948, la France abandonnait officiellement toute visée coloniale sur l’Indochine qui devenait une fédération d’États indépendants associés à notre pays au sein de l’Union française. La suite logique aurait voulu que le Gouvernement définît une ligne politique claire, laquelle devait être mise en œuvre par le haut-commissaire au plan politique et servir à orienter l’action militaire du commandant en chef au plan opérationnel. Tant que de Lattre cumulait les deux fonctions durant son proconsulat, il s’est défini à lui-même le cadre politique de son action, à savoir l’indépendance des États associés et l’alliance avec les États-Unis engagés militairement en Corée pour endiguer le communisme et qui, de facto, prenaient en charge une part croissante, sur le plan financier, de l’effort de guerre français en Indochine. Cette solution lui laissait les coudées franches sans pour autant engager le Gouvernement et, après son départ, demeurant dans le flou des errements antérieurs, les gouvernements successifs de la IVe République se révéleront incapables de définir la ligne politique et stratégique qui devait guider l’action des ministres concernés et orienter celle des hauts responsables sur le théâtre.
C’est dans cette carence, grave, autant que dans les revers des armes que réside sûrement la cause de l’échec final de l’intervention française en Extrême-Orient en 1954 à Diên Biên Phu. Cette définition d’une ligne stratégique était en effet essentielle, au premier chef à la nation à qui on ne pouvait demander indéfiniment quelque effort que ce fût sans lui en expliquer les buts. Ensuite, sur le théâtre, outre le commandement local qui en avait un besoin vital pour définir les grandes lignes de son action, elle s’avérait également souhaitable pour l’encadrement du Corps expéditionnaire qui avait besoin de savoir pourquoi il se battait. In fine, elle l’était autant pour que pût être arrêtée une ligne politique claire tant vis-à-vis des États associés que des États-Unis.
De fait, depuis 1950, la France, ses États associés et les États-Unis constituaient une coalition de circonstance contre le Vietminh, mais les buts respectifs de ces différents alliés divergeaient considérablement.
Pour les États-Unis, comme en Corée, il s’agissait d’endiguer la poussée communiste dans le Sud-Est asiatique, dans le cadre de la politique de containment définie par le président Truman (1945-1953). À ce but affiché se greffaient de façon de plus en plus ostentatoire au fur et à mesure que le temps passait, des visées économiques et politiques sur les États associés. S’agissant de ces derniers, le but était la mise hors d’état de nuire du « rebelle » que constituait le Vietminh. Mais, simultanément, ils ne perdaient pas de vue que la poursuite de la guerre aboutît bien à l’octroi d’une indépendance réelle vis-à-vis de l’ancienne métropole coloniale, avec l’intégralité des attributs de souveraineté que cette situation recouvrait. Ce desserrement des liens avec la France s’accompagnerait à coup sûr d’un alignement sur les États-Unis, puisqu’il était patent que ces États puissent, avant longtemps, échapper à une tutelle face à la menace de la subversion communiste vietminh soutenue par le géant chinois. Ainsi, de facto, les buts de guerre des États-Unis et des États associés se recouvraient en partie et surtout, se trouvaient objectivement dirigés à l’encontre des intérêts français, ce que personne n’a voulu entrevoir en France.
Quant à la France, elle était foncièrement incapable d’expliquer pourquoi son armée se battait en Indochine. Était-ce, comme l’avait proclamé haut et fort le général de Lattre, pour « libérer » les États associés de l’emprise vietminh et leur donner leur indépendance pleine et entière ? Objectivement, il ne pouvait s’agir d’un but de guerre acceptable politiquement que dans la mesure où l’indépendance octroyée aux États associés s’accompagnait de leur maintien au sein de l’Union française. Un autre but de guerre concevable pour la France pourrait consister en une simple participation à la politique américaine d’endiguement du communisme en Asie du Sud-Est. Paris eût alors renoncé au maintien de tout avantage national en Indochine et même accepté de s’en retirer dès la fin de la guerre.
Union française ?
Ces buts de guerre étaient bien évidemment, incompatibles entre eux et exclusifs l’un de l’autre, et à chacun devait correspondre une politique et une posture stratégique radicalement différentes.
Si l’intention de la France visait à bâtir en Indochine une Union française solide, cette option lui créait des obligations militaires et politiques. En premier lieu, ses forces armées devaient protéger ou reconquérir la totalité des territoires des États associés. Il convenait également de maintenir leurs armées sous influence militaire française, c’est-à-dire que la France se devait de conserver à sa charge leur formation et leur instruction.
Ces obligations génératrices de lourds sacrifices humains, matériels et financiers pouvaient alors trouver des contreparties sous une forme de transferts de souveraineté que les États associés auraient librement consentis à l’Union française.
Dans ce cadre, la politique étrangère de la France devait alors obtenir des États-Unis qu’ils renonçassent à la substitution de notre influence par la leur, tout en poursuivant néanmoins d’y apporter leur soutien financier. Autrement dit, la quadrature du cercle…
Croisade anticommuniste ?
A contrario, s’il était acté que la France ne recherchait en Indochine plus aucun avantage et ne s’y trouvait engagée militairement que pour participer à une sorte de croisade anticommuniste sous une direction américaine, alors il était loisible d’accorder aux États associés une indépendance complète sans aucune limite ni entrave à leur souveraineté.
Dès lors, la France abdiquait en faveur des États-Unis la quasi-totalité de son influence politique et militaire, et pouvait envisager de partager avec eux la direction effective de la conduite des opérations et même, la leur céder complètement.
La France pouvait, dans ce contexte, en accord avec le commandement américain, renoncer à sa présence militaire effective sur l’ensemble du territoire indochinois et n’y conserver que certaines zones ou bases d’importance vitale pour la stratégie d’ensemble. Mais, dans ce contexte, il n’y avait plus aucune raison pour que la France continuât à fournir l’essentiel de l’effort militaire et humain, sinon financier.
Conclusion
La définition de ces buts de guerre par Paris aboutissait, on peut le constater, à deux situations absolument différentes, notamment en termes d’influence française directe dans le Sud-Est asiatique et de la forme que devait prendre son engagement militaire. Or, ces choix ne furent jamais effectués par aucun gouvernement et la stratégie indochinoise des gouvernements français successifs continua à osciller sous la forme d’un vague compromis totalement irréaliste entre ces politiques nettement contradictoires, consensus qui cachait mal en fait la volonté politique de s’extraire de ce guêpier « sur la pointe des pieds». C’était sans compter sur l’environnement international, le sort des armes et l’implacable volonté de l’adversaire.
Cette situation de non-choix allait nous coûter la perte de 12 bataillons à Diên Biên Phu. Si bien qu’à l’heure du véritable choix, à Genève, le Gouvernement français ne put que subir les conséquences de plusieurs années de non-choix et s’incliner devant des conditions sur lesquelles il lui était objectivement difficile de vouloir influer.
Si « Gouverner c’est choisir », l’ironie ou le paradoxe voulurent que l’auteur de cet adage politique de bon sens, Pierre Mendès France fût justement, à Genève, le syndic de faillite de ses prédécesseurs.
*Claude FRANC : Saint-cyrien de la promotion Maréchal de Turenne et breveté de la 102e promotion de l’École supérieure de Guerre, colonel en retraite, auteur de plusieurs ouvrages sur la Grande Guerre et d'articles dans la presse militaire et civile spécialisée. Actuellement chargé de mission au Centre de doctrine et d'enseignement du commandement (CDEC).CC
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