La démocratie en débat. Yves De Gaulle - Académie du gaullisme

Académie du Gaullisme
Président Jacques Myard
Secrétaire générale Christine ALFARGE
Président-fondateur Jacques DAUER
Aller au contenu
La démocratie en débat




Par Yves De Gaulle
Charles Péguy, l’inclassable de notre littérature, si opposé à toute doctrine qu’il en devient souvent insaisissable, était-il démocrate ? Au printemps de 1902, alors que les électeurs s’apprêtaient à voter aux élections législatives, il écrivait dans ses Cahiers :
« Quoi que l’on pense et quoi que l’on puisse penser du devoir électoral, en fait il est impossible de nier que l’exercice du suffrage universel en France est devenu, sauf de rares et d’honorables exceptions, un débordement non encore éprouvé, un débordement de vice inouï. Exactement comme le nationalisme barbare, exactement comme l’alcoolisme, exactement comme l’antisémitisme barbare, exactement comme un certain militarisme, comme un certain colonialisme, comme l’africanisme, comme le surmenage industriel, comme la prostitution, comme la syphilis, comme les courses, comme et autant que tous les parlementarismes, le parlementarisme électoral est une maladie. (1) »
Quelle virulence, d’ailleurs inutilement pamphlétaire, mais fondée sur trois questions légitimes : quelle est, ici et maintenant, la place du Parlement dans notre démocratie ? Plus prosaïquement, à supposer qu’il faille donner un sens au suffrage universel, quel est le mode de scrutin désignant les parlementaires convenant le mieux à l’intérêt collectif ? Et, faute de définir clairement les chemins indiscutables allant vers la démocratie, existe-t-il quelque part un lieu où l’on peut vivre la République si tant est que, pour lui, elle soit encore possible ?
Péguy antiparlementaire ?
Péguy ne confond pas la démocratie avec son mode d’expression principal qu’est la représentation du suffrage populaire à travers ses élus au sein du Parlement. Mais il regrette ce système qui a préféré au peuple, jugé trop « populaire », un dispositif réduit à la médiation des chambres. Comme le Parlement tout-puissant de la IIIe République est dorénavant l’élément phare de la vie publique, en qualité de lieu d’affrontement entre partisans qui ne sont pas forcément ceux de l’intérêt collectif, les Cahiers de la Quinzaine, publiés à partir de 1900, nous montrent un Péguy journaliste du temps présent, historien du contemporain, où l’Assemblée nationale joue d’abord un rôle excessif par sa volonté de tout régir, puis s’estompe de ses préoccupations parce que la situation politique s’apaise quelque peu et le laisse retourner à des développements plus personnels. Son intérêt pour les débats parlementaires n’était pas récent. Dans La Revue blanche, revue artistique à tendance anarchiste accueillant de nombreux écrivains français, il se penchait déjà sur les techniques d’assemblées, leurs tournures et combinai sons pour que le gouvernement se fourvoie et que la discussion dans l’hémicycle s’enlise. Deux articles publiés en 1899 (2) révèlent déjà toute sa critique de l’Assemblée avec son électoralisme « honteusement lâche », alors que « le suffrage restreint nous a donné un Sénat presque honnête ». Avec la sortie des premiers Cahiers, il se « lâchera » davantage. Un texte appelé « De la grippe » (3) résume sa définition du parlementarisme :
« Tous les trucs des Parlements bourgeois, le vote par division, le vote par paragraphes et le vote sur l’ensemble, et toutes les motions, et les motions d’ordre, et la question préalable, et le vote en commençant par la motion la plus éloignée, et le vote sur la priorité, et le vote sur la forme, et le vote sur le fond, et le vote par tête, et le vote par ordre, et le vote par mandats, et le vote avec les mains, et le vote avec les pieds, et le vote avec les cannes, et le vote avec les chapeaux, sur les tables, sur les chaises, et le vote en chan tant, et les formules heureuses de conciliation. »
Tout y est dit. C’est à l’occasion du débat sur les bouilleurs de cru en janvier 1903 que Péguy évoquera « la seule séance sincère » depuis le commencement du gouvernement parlementaire en France (4). La raison en est simple : il s’agissait de l’alcool, alors chaque député ne défendant plus que sa circonscription, le clivage gauche-droite disparaissait. Il a vu dans ces séances, qu’il qualifie de « mémorables et historiques », le moment où est apparu aux yeux de tous le sacrifice complet de l’intérêt général, celui de la santé publique, dans « une chambre soûle, avec une sorte d’apparat, une solennelle unanimité » (5). L’élu n’était là que pour les privilèges locaux. Plus généralement, comment produire de l’unité dans cette assemblée finalement fragmentée, au moment où se constituent en France les partis politiques avec leurs groupes et sous-groupes ? La tâche est impossible car telle est la logique de ce qu’il nomme le « gouvernement parlementaire ». Partant du discours de Jaurès prononcé le 6 avril 1903, il explique : « Un grand orateur, un véritable orateur, un orateur de génie dans une assemblée, un Jaurès dans une assemblée, dominant la foule, c’est un roi. (6) » Les chambres ainsi se transforment. Elles ne sont plus que des réunions publiques électorales où les orateurs exercent leur autorité sur la « foule parlementaire », réduite en magma dirigé par quelques grandes figures. Parallèlement à cette massification du monde des assemblées, il observe aussi une dislocation de son unité. Le gouvernement parlementaire dégénère en gouvernement des partis et même des groupes et des sous-groupes, dominés à leur tour par leurs propres meneurs.
Péguy évoque la figure d’une mosaïque où l’organisation partisane, sans cesse plus rigide et plus efficace grâce à une discipline qui s’intensifie, cohabite avec ce qu’il nomme « la coalition des servitudes […], avec ses syndicats d’arrogance et de platitude mutuelles ». Elle conduit à la perte de liberté des députés, qui ne sont plus ceux de la nation tout entière, et à une véritable régression du langage parlementaire plein de formules creuses, totale ment étrangères aux électeurs. Il s’éloignera, presque jusqu’à le détester, de Jaurès, dont il était proche mais qui, selon lui, s’est fourvoyé dans la mécanique des combinaisons.
Si l’Assemblée nationale n’est pas le lieu de dépassement des intérêts individuels, est-ce lié aux hommes qui la composent, à la manière dont ils expriment leur choix, ou est-ce intrinsèque au système représentatif de la souveraineté nationale ?
Péguy opposé au suffrage universel ?
La difficulté est que l’on ne trouve guère dans les écrits de Péguy une réflexion approfondie sur les modes d’expression de cette souveraineté. Il n’est pas politologue, n’apprécie pas les systèmes et ne partage pas l’idée de Jaurès pour qui « le suffrage universel, c’est la lumière » (7). L’élu de la République, désigné par son arrondissement, n’a pour lui que l’ambition d’être réélu. Son intérêt et celui de l’électeur se confondent au détriment de ce qui est au-dessus d’eux : la nation. Le régime parlementaire capte ainsi le suffrage universel en faveur d’un dispositif dans lequel disparaît le citoyen. Seule demeure la représentation du profit par des individus ne revendiquant que leurs intérêts particuliers, dans la vaste ruée des égoïsmes où se nouent les louches coalitions des appétits personnels. Mais si le dispositif institutionnel en vigueur ne permet pas autre chose, qu’en est-il de la valeur du suffrage universel lui-même ?
Dans une œuvre de jeunesse intitulée Marcel. Premier dialogue de la cité harmonieuse (8), Péguy dénonce très tôt l’idée de majorité, non parce qu’elle est illégitime en démocratie, mais parce que, issue de la loi du nombre, cette majorité ne peut garantir que la décision prise soit rationnelle. Il disait ainsi :
« Les âmes citoyennes en la cité harmonieuse ne connaissent pas la mise en balance des suffrages, la comparaison des votes, la loi des majorités, le respect des minorités, les scrutins, parce que cette mise en balance est fondée sur le calcul des suffrages et que la valeur des suffrages est incalculable. (9) »
                        Il n’est pas simple, ensuite, d’entrer dans « la logique » de Péguy chez qui la décision ne devient rationnelle que lorsque l’âme de l’individu y consent. Il rejette toute autorité n’ayant pas sa source dans la raison. Cette raison n’est pas « parlementaire » car elle ne saurait naître d’une majorité quantitative.
Il cite ainsi l’affaire Dreyfus, où un seul a eu raison contre tous. Il n’est pas pour autant anarchiste, à la condition que l’autorité repose sur autre chose que la force, même celle d’une majorité élue, plutôt sur la compétence ayant la raison comme fonde ment. Comment passer ensuite de cette vision mystique de la cité harmonieuse aux « catégories de la réalité sensible » ? On ne le peut ! Péguy refuse ce mouvement descendant. Il est alors penseur de la dérive, de la décadence, et écrivait : « Quand on fit à l’école primaire notre éducation […], il était convenu que le suffrage universel avait des vertus républicaines et révolutionnaires presque divines. (10) »
Dans cet appel à l’enfance, on perçoit toute sa déception. Le monde de sa jeunesse, qui s’étend jusqu’à l’affaire Dreyfus, est bien loin. Celui des adultes dans lequel il évolue désormais n’est plus que dépérissement et désillusion. Pour de multiples raisons, le Parlement de la IIIe République est le lieu où l’on parle, où se dit l’état de la France, souvent avec une éloquence qui fascine Péguy, mais où éclate au grand jour cette dégradation. De là naît chez lui un double mouvement : une attirance pour l’institution en tant que telle car il n’imagine aucun autre lieu à la représentation nationale ; une répulsion pour la déchéance à laquelle les parlementaires la vouent.
Péguy était-il vraiment républicain ?
Péguy est difficile à suivre car il ne démontre pas. Il décrit, évoque, invoque, et incarne à sa manière Flaubert, lequel écrivait en substance que la bêtise consiste à vouloir conclure. À travers son parcours divers d’anarchiste, de socialiste, de dreyfusard, de chrétien, de patriote, dont il a épousé plus ou moins toutes les thèses mais sans rentrer jamais dans les systèmes qui les figurent, se dégage chez lui le refus non pas de toute autorité mais de celle qui repose sur des raisonnements erronés. Il se présente comme un « acrate » excluant tout pouvoir de commandement fondé sur la force et n’acceptant que celui basé sur l’autorité de la compétence. Lors de l’investiture du gouvernement radical d’Émile Combes (1902-1905), Péguy parle de gouvernement démocratique absolu où « il n’y a pas de peuple, pas d’ouvriers, rien que ses seigneurs électeurs, tous également primaires, tous également politiciens, tous également parlementaires… démagogues… » (11).
Ce n’est plus la République ! D’ailleurs, existe-t-elle encore ? Ou plutôt a-t-elle existé un jour ? Oui ! On le suppose car celle-ci demeure le point fixe, ou plutôt le point de fuite de sa pensée politique. Elle semble bien abstraite car son caractère profond repose dans l’ordre du mythe ; elle est universelle et en même temps française. Représentative d’un ensemble de valeurs, donc davantage qu’un simple régime politique, elle est une inspiration profondément liée à un morceau de l’histoire de France qu’il considère comme principe de mobilisation, pour aujourd’hui et demain.
Quelle synthèse un peu difficile à saisir ! Si la République survit difficilement derrière les apparences du régime parlementaire, Péguy revient sans cesse, dans son livre Notre jeunesse, à son idéal ancien qui pourrait ressusciter. La question est de savoir comment, en particulier si le suffrage universel est inefficace. L’écrivain n’est pas un penseur de la république. Il n’ouvre pas de chemins concrets permettant l’exercice normal de la démocratie.
Il préfère l’espérance en un futur meilleur qui ne renie jamais ses engagements éthiques venant des épreuves passées et surmontées pour faire vivre la liberté. D’où l’apparent paradoxe de ne pas écarter « les élections générales, cette formalité grotesque, universellement menteuse, truquée de toutes parts […]. Mais […] tout un peuple a vécu pour que le dernier des imbéciles aujourd’hui ait le droit d’accomplir cette formalité truquée. […] Déposer son bulletin dans l’urne, cette expression parait aujourd’hui du dernier grotesque. Elle a été préparée par un siècle d’héroïsme » (12).
Son amour de la République, si grande qu’elle n’est plus au moment où il parle, tellement insaisissable car tout autant de l’ancienne France que de celle issue de la Révolution, il le manifestera de la manière la plus belle en allant mourir pour elle, avec tous ses frères de France, dans les tranchées de la Grande Guerre. Il sera l’un des premiers tués et, pour citer le beau livre de son ami Daniel Halévy (13), il n’aura connu « d’autres paysages que cette grande plaine d’Île-de-France au bord de laquelle il est né ; il y vivra, il mourra couché sur cette terre, une sous ses deux noms, la Beauce qui porta les pieds de l’enfant, la Brie qui portera ceux du soldat ; sorti de l’une, il rentrera dans l’autre. Il ne connaîtra jamais d’autres formules de croyance que celles qu’il y a apprises, soit à l’école, soit à la paroisse. On verra se produire, des unes aux autres, des déplacements de ferveur. Jamais d’innovation, jamais d’abandon. Les événements, la vocation, la grâce, l’organiste invisible enfin, viendront toucher variablement les registres de l’instrument.
Tous sont là, prêts à vibrer. Les attachements, les admirations aussi : tout est là. Voici Jeanne d’Arc, dont il suit le cortège, aux fêtes de mai, à travers Orléans. Dès l’enfance, il a pris la résolution de raconter un jour, en forme de drame, son histoire. Voici Hugo, dont la grande orchestration verbale le ravit. Il se lève à son banc d’écolier, il récite : “Mes sœurs, l’onde est plus fraîche aux premiers feux du jour…” »
Yves De Gaulle est haut fonctionnaire. Il est l’auteur d’Un autre regard sur mon grand-père Charles De Gaulle, (Plon 2016) et de « Ma République ». Apocryphe de Charles De Gaulle (L’Observatoire, 2019). Dernier ouvrage publié : Chevalier solitaire (Plon, 2022)
1. Charles Péguy, « Nous devons nous préparer aux élections », Cahiers, III, 14, 22 avril 1902, in Œuvres en prose. 1898-1908, Gallimard, 1959, p. 1300. 2. Charles Péguy, « Flétrissures », La Revue blanche, 134 (1er janvier 1899), in Œuvres, tome I, p. 139 ; « Le ravage et la réparation », idem, 155 (15 novembre 1899), in Œuvres, tome I, Gallimard, 1959, p. 263-283. 3. Charles Péguy, « De la grippe », Cahiers de la Quinzaine, I-4 (20 février 1900), in Œuvres, tome I, op. cit., p. 410-411. 4. Cahiers de la Quinzaine (12e cahier de la 4e série, 17 février 1902), Œuvres en prose complètes, tome I, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », édition de Robert Burac, 1987, p. 1088. 5. Idem. 6. Éric Thiers, « Pour une histoire du Parlement. Les leçons de Péguy », Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, no 20, 2002, p. 67 à 92. 7. Jean Jaurès, Préface aux discours parlementaires, Slatkine reprints, 1980, p. 96. 8. Publié notamment chez Gallimard, 1973. 9. Charles Péguy, Marcel. Premier dialogue de la cité harmonieuse (juin 1898), Œuvres en prose complètes, tome I, op.cit., p.95. 10. Charles Péguy, « Le ravage et la réparation », La Revue blanche, in Œuvres, tome I, op.cit., p. 282. 11. Charles Péguy, « Deuxième élégie contre les bûcherons de la même forêt » (texte posthume), Œuvres en prose complètes, tome II, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », édition de Robert Burac, 1988, p. 1049.12. Charles Péguy, « Notre jeunesse », Œuvres en prose complètes, tome III, Gallimard, coll. « Biblio thèque de la Pléiade », édition d’Alain Brunet et Robert Burac, 1992, p. 19. 13. Daniel Halévy, Péguy, Livre de poche, 1979, p.93.

© 01.03.2026

Retourner au contenu